2026-03-11
Espèces invasives : une meilleure évaluation de la manière dont elles redéfinissent les écosystèmes
Si les espèces exotiques envahissantes sont très souvent réduites à des prédateurs éliminant des proies sans défense, en réalité elles ne se contentent pas d’affaiblir certaines espèces mais remodèlent fondamentalement l’environnement lui-même. Afin de mieux évaluer les impacts des quelques 3 500 espèces envahissantes sur l’environnement, une équipe internationale de scientifiques menée par un chercheur du CNRS1 a développé une évolution du standard « Environmental Impact Classification of Alien Taxa » (EICAT). Mis en place par l’UICN (Union internationale pour la conversation de la nature) en 2020, cet outil prenait jusqu’à présent uniquement en compte sept des dix-neuf types d’impacts identifiés par les scientifiques. L’équipe est ainsi parvenue à intégrer pour la première fois les douze impacts écologiques manquants dans l’outil mis à jour. Ces résultats sont à paraître dans la revue PLOS Biology le 10 mars.
Contrairement au système précédent qui se focalisait principalement sur les effets directs subis par les espèces natives (sévérité de l’extinction ou du déclin de population), cette évolution de l’outil se base sur une évaluation à trois échelles : l’individu et la population, l’espèce et la communauté, et l’écosystème et l’abiotique2. L’objectif ? Permettre à une même espèce invasive d’avoir des profils d’impacts différents selon les régions touchées pour simplifier et préciser l'évaluation.
Il est désormais possible de diagnostiquer chaque écosystème envahi de façon spécifique, loin de l’image unique et incomplète jusqu’ici proposée par un profil unique par espèce envahissante. Par exemple, ce nouvel outil permet de prioriser la gestion d'espèces qui démantèlent silencieusement les processus physiques du vivant, sans forcément causer d’extinction immédiate, comme l’écrevisse de Louisiane3 ou l’invasion de l’arbre tropical Albiziades Moluques4.
Les scientifiques appellent les décideurs à se saisir de ce nouvel outil pour faciliter l'atteinte des objectifs de biodiversité comme le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal, adopté lors de la COP 15.
Notes :
1 – Travaillant au laboratoire Ecologie, société, évolution (AgroParisTech Paris Saclay/CNRS/Université Paris-Saclay).
2 – Les facteurs abiotiques regroupent les composants qui déterminent l'espace physique, dans lequel se développe l'endroit où les êtres vivants vivent, se nourrissent, interagissent et se reproduisent. Ce sont par exemple la composition du sol, la qualité de l’eau, le micro-climat, le régime des feux, etc.
3 - L'écrevisse de Louisiane ne se contente pas de manger des proies natives ; elle consomme les plantes aquatiques et supprime ainsi la structure même de l'habitat, privant les poissons de refuge. Ces envahisseurs altèrent aussi fondamentalement la qualité de l'eau.
4 - Dans les environnements pauvres en nutriments, cet arbre tropical fixateur d'azote agit comme un "ingénieur chimique". Avec une croissance parmi les plus rapides au monde, il modifie les taux de décomposition et le cycle de l'azote du sol. Conséquence : l'écosystème bascule vers des conditions qui ne supportent plus les plantes natives, adaptées à une chimie des sols différente.
Bibliographie
Expanding invasive species impact assessments to the ecosystem level with EEICAT. Laís Carneiro, Daniel Pincheira-Donoso, Boris Leroy, Sandro Bertolino, Morelia Camacho-Cervantes, Ross N Cuthbert, Alok Bang, Jane A Catford, Josie South, Steven J Cooke, Elena Angulo, Franck Courchamp. PLOS Biology, 10 mars 2026.
https://journals.plos.org/plosbiology/article?id=10.1371/journal.pbio.3003665