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Un additif alimentaire couramment utilisé altèrerait le microbiote et l'environnement intestinal humain

Face à la prévalence importante des maladies inflammatoires chroniques de l’intestin, comme la maladie de Crohn, la recherche avance pour mieux identifier les facteurs de risque de ces pathologies et ainsi améliorer la prise en charge des patients. Une équipe de recherche de l’Institut Cochin (Inserm/CNRS/Université de Paris), dirigée par le chercheur Inserm Benoît Chassaing, avait montré chez la souris que la présence d’émulsifiants alimentaires dans de nombreux plats transformés pouvait favoriser l’inflammation au niveau intestinal. Dans une nouvelle étude, publiée dans Gastroenterology, la même équipe montre aujourd’hui chez des volontaires sains, que le carboxyméthylcellulose (CMC)[1], un émulsifiant alimentaire largement utilisé, impacte l’environnement intestinal en altérant la composition du microbiote. L’équipe souligne la nécessité de travaux complémentaires pour caractériser l’impact à long terme de cet additif alimentaire, ainsi que l’étude chez des individus souffrant de maladie inflammatoire chronique de l’intestin.


Équipe de recherche du Dr. Benoit Chassaing au sein de l’unité INSERM U1016 ©Benoit Chassaing/Institut Cochin



Près de 20 millions de personnes dans le monde seraient touchées par les maladies inflammatoires chroniques de l’intestin, parmi lesquelles on compte la maladie de Crohn et les rectocolites hémorragiques. Des facteurs génétiques ont été identifiés pour expliquer l’inflammation de l’intestin qui caractérise ces pathologies, mais ces prédispositions ne sont pas suffisantes pour expliquer à elles seules la survenue de ces maladies. Ainsi, depuis plusieurs années, de nombreuses équipes de recherche se sont penchées sur les facteurs environnementaux.

C’est le cas du chercheur Inserm Benoît Chassaing et de son équipe à l’Institut Cochin (Inserm/CNRS/Université de Paris), qui s’intéressent à l’impact de l’alimentation – et plus spécifiquement au rôle de certains additifs alimentaires, comme les émulsifiants – sur le microbiote intestinal.
Parole à Benoît Chassaing « Après l’obtention d’un doctorat en 2011, je suis parti en stage postdoctoral aux États-Unis. J’ai par la suite été recruté en tant que professeur assistant en 2015 avant de relocaliser mon équipe de recherche en France en 2019 au sein de l’institut Cochin (INSERM U1016, CNRS UMR 8104 et Université de Paris). Aujourd’hui, mon équipe travaille sur le microbiote intestinal, qui définit l’ensemble des microorganismes vivant dans nos intestins. Alors que ce microbiote intestinal joue de nombreux rôles bénéfiques, il peut aussi devenir agressif pour son hôte, et c’est justement cette dualité que nous tentons de comprendre.

Cette thématique pose beaucoup de questions : Quels sont les facteurs environnementaux qui régulent le microbiote intestinal ? Comment un microbiote passe d’un rôle bénéfique à un rôle négatif ? Comment peut-on faire pour prévenir l’apparition d’un microbiote agressif ? Et si c’est trop tard, comment retourner à un état normal de manière à prévenir/guérir les maladies inflammatoires qui peuvent apparaitre lorsqu’un microbiote est dérégulé ? L’équipe étudie quotidiennement ces aspects afin de répondre à ces enjeux de santé »

L’équipe a notamment étudié l’impact du carboxyméthylcellulose (CMC), un émulsifiant synthétique ajouté à de nombreux aliments transformés pour en améliorer la texture et prolonger leur durée de conservation. Des travaux menés sur des souris ont précédemment révélé que le CMC, ainsi que certains autres agents émulsifiants, altèrent la composition du microbiote intestinal et entraînent ainsi l’aggravation de nombreuses pathologies inflammatoires chroniques, telles que la colite, le syndrome métabolique et le cancer du côlon.

Dans de nouveaux travaux, les scientifiques ont cherché à vérifier si le CMC pouvait avoir le même impact chez l’humain car, bien qu’il n’ait jamais fait l’objet de tests cliniques approfondis, cet additif est de plus en plus utilisé dans les aliments transformés depuis les années 1960.

Étude clinique sur volontaires sains

Pour mener à bien cette étude clinique, les scientifiques ont recruté un petit groupe de volontaires sains. Les participants, logés sur le site de l’étude pendant toute sa durée, ont été divisés en deux groupes. L’un consommait un régime alimentaire strictement contrôlé et sans aucun additif, et l’autre un régime identique mais supplémenté par du CMC.

Au bout de deux semaines, les chercheurs et chercheuses ont observé que, chez les participants consommant du CMC, la composition des bactéries présentes dans l’intestin était modifiée, avec une diminution nette de la quantité de certaines espèces connues pour jouer un rôle bénéfique en santé humaine, tel que Faecalibacterium prausnitzii. De plus, les échantillons fécaux des participants recevant du CMC étaient très fortement appauvris pour de nombreux métabolites bénéfiques. Enfin, sur le plan clinique, ces participants étaient plus sujets à des douleurs abdominales et à des ballonnements intestinaux.

Des coloscopies réalisées chez ces volontaires au début et à la fin de l’étude ont également mis en évidence que chez un sous-groupe de sujets, dans le groupe qui consommait du CMC, le microbiote se trouvait localisé plus proche des parois de l’intestin. Il s’agit d’une caractéristique observée dans des maladies inflammatoires de l’intestin et le diabète de type 2.


Visualisation du microbiote intestinal humain (rouge) au sein de la couche de mucus (verte) située à la surface de l’intestin. ©Benoit Chassaing/Institut Cochin



Si la consommation de CMC n’a entraîné aucune pathologie inflammatoire dans cette étude relativement courte, ces résultats confirment les données issues des études animales et suggèrent que la consommation à long terme de cet additif pourrait impacter négativement le microbiote intestinal et, par conséquent, favoriser les maladies inflammatoires chroniques ainsi que des dérégulations métaboliques chez l’humain.

« Nos résultats soulignent la nécessité d’études complémentaires sur cette classe d’additifs alimentaires, avec un nombre de participants plus large et sur une période plus longue. Par ailleurs, nous souhaitons désormais mieux comprendre l’hétérogénéité des réponses au CMC entre les sujets. Pourquoi seulement certains individus développent des marqueurs inflammatoires à la suite de la consommation de ces additifs ? Certaines personnes sont-elles plus sensibles à certains additifs que d’autres ? Voici les questions auxquelles nous voulons répondre. », précise Benoît Chassaing.

L’équipe prévoit de nouvelles études cliniques et précliniques qui devraient permettre d’identifier des marqueurs moléculaires de sensibilité au CMC, afin de mieux expliquer cette hétérogénéité. Des essais sur des groupes plus larges de volontaires atteints de maladie inflammatoire chronique de l’intestin sont également en cours, afin d’identifier l’impact des agents émulsifiants chez ces patients.

[1] Le CMC est aussi désigné par E466 dans la liste des additifs notés sur les produits transformés.

Pour en savoir plus :  https://presse.inserm.fr/un-additif-alimentaire-couramment-utilise-altererait-le-microbiote-et-lenvironnement-intestinal-humain/44394/


E.Bouillard

 

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