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Des mesures efficaces pour préserver les oiseaux marins des prises accidentelles dans les pêcheries et des prédateurs introduits

De nombreuses mesures de protection ont été mises en œuvre au sein des pêcheries, pour protéger les oiseaux marins de la mortalité liée aux captures accidentelles et ainsi assurer la conservation de leurs populations. Quelle est l’efficacité de ces mesures ? Une étude publiée dans Journal of Applied Ecology montre que la mise en place de mesures de mitigation des captures accidentelles dans les pêcheries a permis de stopper le déclin d’une population de pétrels de l’océan Austral. Cette population reste néanmoins toujours menacée par la prédation des œufs et des poussins par le rat noir, dont l’éradication constituerait une mesure forte de conservation des oiseaux marins.

De nombreuses populations d’oiseaux marins ont décliné suite à l’intensification des pratiques de pêche industrielle depuis la moitié du XXe siècle. Les oiseaux marins sont particulièrement vulnérables à la déplétion en ressources alimentaires des océans, mais aussi aux mortalités additives causées par les prises accessoires dans les chaluts et les palangres. Afin d’endiguer la capture accidentelle de centaines de milliers d’albatros et de pétrels chaque année, des mesures de mitigation ont été progressivement mises en œuvre depuis le début des années 2000 dans les Zones Economiques et Exclusives (ZEE) de nombreux pays concernés. La France, pour l’exploitation palangrière de la légine australe dans les ZEE de ses territoires austraux (les archipels Crozet et Kerguelen), impose une réglementation (lestage des lignes, banderoles d’effarouchement, limitation des efforts de pêche, aires et périodes autorisées à l’exploitation des ressources marines). Près de vingt ans après la mise en place de ces mesures de protection de la faune aviaire marine, la réponse des populations, jusqu’alors considérées en déclin, restait inconnue.

Zoom sur l’histoire mouvementée du Centre d’Etudes Biologiques de Chizé

Le centre a pour objectif premier de comprendre comment les espèces s’adaptent, ou disparaissent, face aux changements naturels ou induits par l’usage que fait l’homme de la nature. Les équipes étudient les vertébrés, les reptiles, les oiseaux marins, terrestres et mammifères. Les recherches sont avant tout fondamentale mais contribuent fortement aux solutions environnementales et aux mesures de protection de demain.

Le centre a fêté ses 50 ans en 2018, l’occasion de mettre en valeur son histoire et sa situation géographique exceptionnelle. Le centre a repris un ancien camps des armées américaines construit vers 1951, un emplacement qui paraît idéal au Professeur Grassé, doyen de la biologie française à l’époque, afin d’étudier l’évolution des animaux. Le Pr. Grassé était opposé aux concepts darwiniens, et souhaitait développer une nouvelle théorie de l’évolution. Sa vision n’en était pas moins avant-gardiste : une recherche de terrain, interdisciplinaire, et à long terme, des marqueurs forts de ce qu’est aujourd’hui encore le CEBC. L’une des approches était de suivre par radiopistage les animaux sauvages des 2600 ha clos par les Américains, et de ce fait protégés, alors qu’ils avaient pratiquement disparu en dehors de la zone enclose. Cet espace est alors devenu Réserve de Chasse et de la Faune Sauvage, et ensuite Réserve Biologique Intégrale. Le 22 février 1968 est officiellement créé le Centre d’Etudes Biologiques des Animaux Sauvages (CEBAS) devenu depuis le Centre d’Etudes Biologiques de Chizé (CEBC). Son objet est d’étudier la biologie des chevreuils, sangliers, fouines, martres, genettes, blaireaux, renards ainsi que les reptiles. La direction du CEBAS est confiée à René Canivenc et des installations ultramodernes pour l’époque sont mises en place : un réseau d’antennes pour le radio pistage et de caméras télécommandées et connectées à des écrans au laboratoire pour l’étude du comportement sont déployés dans la forêt. Pendant les premières années, la mise en place de la nouvelle technologie occupe les chercheurs. Les découvertes marquantes en écologie sont cependant trop rares pour le CNRS. Les deux axes de la thématique sont inversés pour donner la priorité à la physiologie sur l’écologie ; des émetteurs sont déployés pour étudier la physiologie des animaux dans leur milieu naturel (température, électrocardiogramme…). La direction du CEBAS est confiée à Jean Boissin, mais au fil des années, les crédits indispensables à cette haute technologie et pour le développement d’une recherche en physiologie animale de pointe qui nécessiterait de très gros investissements sur site, ne sont pas suffisants. En concertation avec la direction du CNRS, les chercheurs souhaitant poursuivre une activité de recherche en physiologie sont redéployés vers d’autres laboratoires de recherche. En 1985, lorsque Pierre Jouventin prend la direction de l’unité, il ne reste que 4 chercheurs… Les deux axes de la thématique ont entre-temps été inversés à nouveau, pour donner la priorité à l’écologie sur la physiologie. Le nouveau directeur, vient de Montpellier, avec son épouse Line, un Ingénieur d’Etudes, Henri Weimerskirsch et une équipe de jeunes étudiants travaillant sur l’écologie comportementale des oiseaux et mammifères marins des Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF).
Un paradoxe relatif vient de naître : celui de l’étude des manchots empereurs, des albatros hurleurs, des orques, éléphants de mer… depuis le fin fond de la forêt de Chizé, et il interpelle aujourd’hui encore les visiteurs !
Pendant 13 ans, Pierre Jouventin ne ménage pas ses efforts pour redynamiser le CEBC : des passerelles sont établies entre écologie comportementale et écophysiologie. Peu à peu, des jeunes chercheurs CNRS sont recrutés, la plupart sont des étudiants ayant effectué leurs thèses sur place. Dans les bâtiments en surnombre, des chambres sont créées par les techniciens du laboratoire, pour héberger sur place les nombreux étudiants naturalistes et passionnés qui débutent leur formation en écologie, tout en vivant à l’année au CEBC. Qualifié de « cinquième base des TAAF », le laboratoire compte alors une basse-cour dont les coqs viennent chanter sous la fenêtre du directeur pendant qu’il discute avec la Direction du CNRS.
L’électrochoc provoqué par l’annonce de la possible fermeture a mobilisé les pouvoirs publics locaux : le seul laboratoire de recherche du département des Deux-Sèvres a failli disparaître. Le Conseil Départemental investit pour rénover les infrastructures vieillissantes du laboratoire et finance des postes de chargés d’enseignement, animant des stages universitaires d’étudiants venant de la France entière. Les séries démographiques à long terme, décriées quelques années auparavant, se révèlent être une véritable « mine d’or » pour étudier des questions d’écologie fondamentale ou pour évaluer les effets des changements globaux, dont on prend alors pleinement conscience.

Le CEBC d’aujourd’hui garde l’empreinte de ses orientations initiales. Ce laboratoire reste un leader au niveau national et international dans le domaine de l’étude du comportement animal par la bio-télémétrie et le bio-logging (enregistreurs munis de capteurs miniaturisés attachés à des animaux pour l’enregistrement de données sur leurs mouvements, comportements, physiologie et/ou leur environnement). La première balise Argos a été posée avec succès sur un oiseau, le grand albatros, en 1990, par des chercheurs du laboratoire. Plus récemment, le laboratoire est impliqué dans le développement de nouvelles générations de balises, qui, déployées sur des phoques, permettent d’échantillonner les paramètres océanographiques, tout en étudiant leur comportement. Les grands albatros deviennent ainsi des garde-côtes qui repèrent les navires de pêche illégaux. Un deuxième héritage est le laboratoire d’analyses hormonales et biologiques, avec des savoir-faire uniques au monde pour doser les hormones hypophysaires à partir de minuscules prélèvements sanguins. La vision du Pr Grassé se réalise.

En 1999, nouveau coup dur ! 40 % des toitures du laboratoire s’envolent lors de la tempête de décembre ! Il faudra toute la volonté du nouveau directeur, Patrick Duncan, et le soutien du CNRS, de Bernard Pau et Bernard Delay, pour remettre en état le laboratoire et transformer ce « désastre » en opportunité de modernisation : nouveau laboratoire de biochimie, création de chambres d’accueil de 40 étudiants, création d’une nouvelle bibliothèque.

Le Laboratoire diversifie ses activités de recherche, notamment sur la biodiversité dans les écosystèmes locaux (forêts, bocages, marais) avec la mise en place de la Zone-Atelier du Val de Sèvre. Il s’ouvre davantage encore à l’international. Trois équipes de recherche sont mises en place dont les thèmes centraux sont : étude de la dynamique de la biodiversité dans les systèmes agricoles (Agripop), adaptation et réponses écophysiologiques aux stress environnementaux (Ecophy), et étude de l’écologie des prédateurs marins (Prédateurs marins). Par ailleurs, les programmes visant à assurer la conservation des milieux et des espèces et dérivant directement des recherches conduites au CEBC se multiplient. Charline Parenteau, responsable du laboratoire d’analyse biologique, est médaillée du Prix Cristal du CNRS, en 2017, pour sa créativité, l’excellence de son travail et sa contribution aux côtés des chercheurs.

Au 1er janvier 2014, le CEBC, qui est alors la dernière Unité propre du CNRS dépendant de l’institut Ecologie Environnement (INEE), s’associe avec l’Université de la Rochelle. Avec ce mariage, le CEBC s’insère formellement dans le tissu universitaire français, en accueillant des enseignants chercheurs. Cette association permet l’émergence de pôles de compétences majeurs pour l’étude de l’écologie des oiseaux et mammifères marins et pour la mesure des effets des contaminants sur les animaux sauvages. Au fil des ans, la notoriété du laboratoire continue à s’accroître sur le plan national et international. Le CEBC est aujourd’hui considéré par les instances d’évaluation comme un laboratoire d’exception dans le domaine de l’écologie.

Des résultats scientifiques pour la préservation des oiseaux marins :

Des chercheurs du Centre d’Etudes Biologiques de Chizé (CEBC - CNRS/La Rochelle Université), en collaboration avec les TAAF, ont mesuré l’effet des changements des pratiques de pêche sur les traits démographiques d’une population de pétrels à menton blanc entre 1986 et 2017. Cette espèce, qui se reproduit sur l’île de la Possession (archipel Crozet, océan Austral), est parmi les plus touchées par les prises accessoires dans les pêcheries. Les résultats montrent l’efficacité des mesures de mitigation des captures accidentelles dans les pêcheries, tout en tenant compte des effets de la présence de rats noirs introduits ou des variations du climat.
Ainsi, à partir du milieu des années 2000, la mise en place des mesures de mitigation, notamment la pêche à la palangre démersale avec lestage dans la ZEE française de Crozet, s’accompagne d’une augmentation du taux de croissance de la population de pétrels à menton blanc. Les auteurs mettent également en évidence l’augmentation, puis la stabilisation, de la densité des couples reproducteurs sur cette période. Pour les auteurs, cette amélioration s’explique par une augmentation concomitante de la survie des individus adultes et du succès de leur reproduction. En effet, la probabilité de survie des pétrels est corrélée au nombre d’hameçons déployés par les palangriers. Les variations du taux de croissance de la population sont également plus sensibles aux variations de l’effort de pêche qu’aux variations des variables climatiques. Les prises accessoires sont donc un moteur important des variations démographiques observées ces trois dernières décennies.
Les auteurs confirment par ailleurs le déclin de cette population qui était observé dans les années 1980 et 1990, déclin lié à une diminution de la survie des individus adultes causée principalement par l’intensification des activités de pêche durant ces décennies. Ce déclin était aussi lié à un faible succès reproducteur dû à la présence du rat noir sur les colonies de reproduction. Dans leur étude, les auteurs montrent que le contrôle de la population de rats sur la colonie de reproduction des pétrels à menton blanc est également indispensable au maintien et à la croissance de la population.
Cette étude montre la nécessité de maintenir et d’instaurer des programmes de suivi à long-terme de ces populations, afin d’évaluer et d’optimiser les mesures de gestion et de protection. Les résultats sont encourageants : les mesures implémentées sont efficaces et ont permis de stopper le déclin des populations de pétrels à menton blanc de l’archipel de Crozet. Cependant, la présence du rat noir sur l’île de La Possession risque d’être problématique à moyen ou long-terme pour ces oiseaux, même en présence des mesures de mitigation des prises accessoires dans les pêcheries. Le rat noir constitue également une menace pour de nombreuses autres espèces d’oiseaux marins. Les auteurs recommandent donc l’éradication du rat noir sur l’île comme une mesure nécessaire à la conservation de la faune aviaire.

Contact : Cécile Ribout, Correspondante communication - Centre d'études biologiques de Chizé (CEBC - CNRS/La Rochelle Université) cecile.ribout@cebc.cnrs.fr

Pour en savoir plus : INEE | Institut écologie et environnement du CNRS

Référence : Dasnon, A., Delord, K., Chaigne, A., & Barbraud, C. (2022). Evidence for fisheries bycatch mitigation measures as an efficient tool for the conservation of seabird populations. Journal of Applied Ecology

Figure montrant en haut les périodes de menaces impactant les populations de pétrels à menton blanc, au milieu la variation de la survie annuelle des adultes reproducteurs et en bas le taux de croissance de la population selon trois périodes de menaces et mesures de protection.
 

 

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