2017-09-04 
Perturbateurs endocriniens : quand un phtalate dérègle les jeux de séduction chez les souris

Utilisés, entre autres, comme plastifiants dans les produits du quotidien1, les phtalates sont classés comme perturbateurs endocriniens pour leurs effets délétères sur le développement de l’appareil reproducteur masculin, chez les rongeurs comme chez l’homme. Pour la première fois, des chercheurs montrent que l’un d’eux, le DEHP, peut aussi avoir des conséquences à l’âge adulte à de faibles doses (doses trouvées dans l’environnement et dose journalière tolérable)2. Dans un travail financé par l’Anses3, des biologistes du laboratoire Neurosciences Paris-Seine (CNRS/UPMC/Inserm)4 ont montré que des souris mâles adultes exposées chroniquement par voie orale au DEHP font moins la cour aux femelles. En effet, ces animaux émettent moins de vocalisations ultrasonores à destination des femelles sexuellement réceptives, et sont donc jugés moins attractifs par ces dernières. En collaboration avec des collègues du laboratoire Physiologie de la reproduction et des comportements (Inra/CNRS/Université François Rabelais de Tours/Institut français du cheval et de l'équitation), les chercheurs ont élucidé une partie du mécanisme. Ils ont trouvé une quantité plus faible de récepteurs des androgènes5 dans l’hypothalamus (une région du cerveau) des mâles exposés, sans changement des niveaux de testostérone. Or, chez nombre d’espèces de vertébrés, les comportements de cour dont le chant nuptial sont régulés par la testostérone notamment via ce récepteur. Chez l’homme, cette voie de signalisation contrôle aussi certains aspects de la sexualité (libido, érection). Les phtalates pourraient donc être préjudiciables au-delà du développement embryonnaire et pubertaire.

1 Leur utilisation a été interdite dans les jouets pour enfants mais reste autorisée dans les autres produits comme les bouteilles en plastique.
2 Des études de toxicologie avaient déjà été réalisées, avec des doses bien supérieures.
3 Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail.
4 Ce laboratoire fait partie de l’Institut de biologie Paris-Seine (IBPS).
5 Les androgènes sont les hormones mâles, comme la testostérone.

 Pour en savoir plus :
Le di(2-éthylhexyle) phtalate (DEHP) est un polluant environnemental qui figure dans la liste des Substances Prioritaires dans le domaine de l’eau (Arrêté 7/09/2015) en raison de sa large utilisation comme plastifiant dans les produits du quotidien. Des études expérimentales ont décrit des effets des expositions prénatale et postnatale à cette molécule sur le développement et le fonctionnement de l’appareil reproducteur mâle chez les rongeurs. Des études épidémiologiques ont également rapporté une association entre les niveaux de métabolites du DEHP et la réduction de la distance ano-génitale chez les garçons. Jusqu’à présent, les effets potentiels de l’exposition à l’âge adulte au DEHP sur le contrôle central des comportements de reproduction à des doses proches de l’exposition environnementale n’ont pas été abordés.
Une équipe1 CNRS de l’Unité Neurosciences Paris-Seine vient de montrer que l’exposition chronique de souris mâles adultes à de faibles doses de DEHP diminue l’émission des vocalisations ultrasonores par les mâles pendant leur interaction avec des femelles sexuellement réceptives2. Les mâles exposés au DEHP sont moins attractifs puisque les femelles préfèrent passer plus de temps à proximité des mâles exposés au véhicule. Cette altération de la phase précopulatoire du comportement sexuel retarde l’initiation de l’accouplement.
Afin d’identifier les cibles moléculaires de cette exposition, les chercheurs ont comparé le protéome du noyau préoptique de l’hypothalamus, région clé dans la motivation à vocaliser et s’accoupler, entre les individus exposés et contrôles. Les résultats obtenus révèlent que la majorité des protéines différentiellement exprimées entre les deux groupes se retrouve dans un réseau d’interaction avec le récepteur des androgènes. En collaboration avec une équipe CNRS / INRA3, il a été montré que l’expression de ce récepteur est diminuée chez les mâles exposés au DEHP, sans que l’axe gonadotrope ou les niveaux circulants de testostérone soient affectés. Les auteurs concluent que l’exposition au DEHP exerce un effet anti-androgénique au sein du circuit cérébral responsable du comportement sexuel. Ceci entraîne des modifications cellulaires et moléculaires probablement responsables des altérations comportementales observées. L’invalidation génétique de ce récepteur dans le système nerveux altère de façon similaire à l’exposition au DEHP les vocalisations ultrasonores et le comportement sexuel.
Ce travail montre, pour la première fois, le rôle critique du récepteur des androgènes neural dans l’émission des vocalisations de cour et souligne la possibilité que la vulnérabilité de cette voie de signalisation à l’exposition à des perturbateurs endocriniens tels que le DEHP pourrait être préjudiciable pour la communication sexuelle et l’accouplement chez plusieurs espèces. Plusieurs pistes restent encore à explorer, en particulier, le(s) mécanisme(s) d’action emprunté(s) par le DEHP pour diminuer l’expression de l’AR neural. Cette étude s’inscrit dans un domaine de recherche qui représente à l’heure actuelle un énorme enjeu environnemental et sanitaire. Plusieurs défis sont encore à relever en terme de compréhension des effets et des mécanismes des perturbateurs endocriniens, notamment dans les systèmes neuroendocriniens.

1. Equipe « Neuroplasticité des Comportements de Reproduction », Institut de Biologie Paris-Seine, CNRS UMR 8246 / Université P. & M. Curie / INSERM U 1130. 
2. Dombret C*, Capela D*, Poissenot K, Parmentier C, Bergsten E, Pionneau C, Chardonnet S, Grange-Messent V, Keller K, Franceschini I, Mhaouty-Kodja S. *Equal contribution.
Neural mechanisms underlying disruption of courtship behavior by adult exposure to DEHP in male mice. Environmental Health Perspectives, 1er septembre 2017. https://doi.org/10.1289/EHP1443.
3. Laboratoire Physiologie de la Reproduction et des Comportements (Inra/CNRS/Université François Rabelais de Tours/Institut français du cheval et de l'équitation).

 

Référence :
Neural mechanisms underlying the disruption of male courtship behavior by adult exposure to Di(2-ethylhexyl) phthalate in mice, Carlos Dombret, Daphné Capela, Kevin Poissenot, Caroline Parmentier, Emma Bergsten, Cédric Pionneau, Solenne Chardonnet, Hélène Hardin-Pouzet, Valérie Grange-Messent, Matthieu Keller, Isabelle Franceschini, Sakina Mhaouty-Kodja. Environmental Health Perspectives, 1er septembre 2017. https://doi.org/10.1289/EHP1443

Contact chercheuse CNRS :
Sakina Mhaouty-Kodja, directrice de recherche CNRS au laboratoire Neurosciences Paris-Seine (CNRS/UPMC/Inserm) – sakina.mhaouty-kodja@upmc.fr – +33 (0)1 44 27 91 38

Contact presse CNRS :
Véronique Etienne – veronique.etienne@cnrs.fr – +33 (0)1 44 96 51 37

 

 

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